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Pourquoi obéissons-nous...si facilement?

INFLUENCES
18 juin 2026 par
MarjorieBelem


Durant une bonne partie de ma vie, l'obéissance semblait être une question simple pour moi. Il y avait les règles et puis ceux qui les appliquaient et j’en faisais partie.

Comme beaucoup de professionnels, j'avais été formée à travailler dans un cadre précis, fait de protocoles, de recommandations et d’un tas de procédures et de limites clairement définies. Rien d'anormal à cela me direz-vous, une profession a besoin de repères.

Certes, les recommandations existent bien pour une raison et dans ma profession, ce sont les risques qui doivent être réduits. Mais toutes ces règles sont aussi là pour harmoniser les pratiques et protéger les patients, comme les soignants. Gardez ce point en mémoire, la protection des soignants prend beaucoup de place vous le verrez.

Je n'ai jamais eu de problème avec l’idée de suivre des règles, enfin pas trop au début, au point de ne jamais vraiment me poser de questions sur le sujet. 

Jusqu'au jour où le cadre est entré en collision avec la réalité.

Une réalité qui est venue à ma rencontre plus d’une fois d’ailleurs, mais je ne vais citer ici que cette future maman enceinte d’un bébé confortablement installé en siège. Avec cette position, les recommandations sont claires, pas de naissance par voie basse possible, encore moins d’accouchement à la maison. C’était la règle alors dans ma région.

Cette femme connaissait les risques, d’ailleurs, elle en savait un rayon sur la naissance et sa physiologie. Elle s’était largement renseignée, le sujet la passionnait. Elle connaissait la position des institutions aussi et pourtant, elle persistait dans son choix d’accoucher chez elle.

Quand elle est venue à moi, son choix était fait et avec ou sans moi, elle donnerait naissance chez elle.

Me voilà face à une situation apparemment simple, parce que moi aussi je connaissais les règles et je savais que je devais me retirer de cette situation. Je devais laisser cette femme seule avec sa décision, seule contre tous.

En théorie, il n’y avait pas débat. Dans la réalité, ça coinçait grave en moi.

En abandonnant cette femme, je lui confirmais que son choix était inconscient et dangereux (ce que je ne pensais pas) et je ne lui permettais pas d’avoir le soutien d’une professionnelle qui saurait, le cas échéant, intervenir si nécessaire. Sans professionnel, elle n’avait pas de filet de sécurité.

Je me retrouvais face à un paradoxe étrange qui me demandait de quitter une situation au nom de la sécurité ! Mais c’était au nom de MA sécurité professionnelle avant tout, car cette situation était plus sûre avec moi, que sans.  

J’avais établi un vrai lien de confiance avec cette future maman et je savais que si je le lui disais, elle accepterait un transfert à l’hôpital en cas de besoin. Je savais aussi que seule, elle ferait tout pour ne pas y aller. Vous voyez où se situe le risque.

Me voici confrontée à une question de loyauté.

A qui dois-je obéir ? Aux règles et à l’institution, à la femme qui a confiance en moi ?

J’avais eu la naïveté jusqu’ici, de penser que ces différentes fidélités allaient naturellement dans la même direction et voilà que je découvrais qu'elles pouvaient diverger.

Pour la première fois, je réalisais que la bénéficiaire de mes soins ne pouvait pas être au centre du débat ! Son choix n’avait pas la priorité, non, je devais d’abord penser au cadre dans lequel l’évoluais.

A ce moment-là, j’ai eu le sentiment de découvrir une aberration. J’avais sincèrement cru qu’en tant que soignante, j’étais au service de la personne, de ses besoins et de ses désirs aussi et on me demandait d’agir à l’opposer. Je me retrouvais en détresse morale.

Un concept peu connu en psychologie que le philosophe et éthicien Andrew Jameton a décrit dès les années 1980. La détresse morale apparaît lorsqu'un professionnel sait ce qu'il estime juste de faire, mais se trouve empêché de le faire par des contraintes institutionnelles ou hiérarchiques.

Un phénomène largement vécu par les soignants aujourd’hui et qui accentue l’épuisement et la perte de sens pour créer une souffrance que l’on peut qualifier d’éthique. C’est une souffrance tant que l’on persiste à agir contre ses valeurs.

Je pensais que certains professionnels étaient plus courageux que d’autres ou plus rebelles, et que ceux-là osaient désobéir, mais je crois aujourd’hui que la réalité est plus complexe.

Le fait est que nous somme des animaux sociaux et que nous sommes conçus pour appartenir à un groupe, ce qui inclus le respect des normes pour éviter les sanctions, mais aussi la recherche de l’approbation de ceux qui détiennent l’autorité.

Les expériences de Stanley Milgram sont souvent présentées comme une démonstration de la soumission humaine, mais aujourd’hui, j’en fais une autre lecture. Je ne vois pas cette obéissance « aveugle », mais le prix de la désobéissance, car c’est à cela que j’ai été confrontée.

Désobéir expose et isole.

Alors, désobéir est inquiétant et dangereux, car cela oblige à porter seul la responsabilité de ses actes, là où obéir est souvent plus confortable, parfois même plus rationnel. En obéissant, je me place sous la protection de l’autorité, je me déresponsabilise des conséquences.  Dans le cas contraire, je dois assumer l’entière responsabilité de mes actes, en plus de ma désobéissance. Je reviendrai prochainement sur la responsabilité, mais poursuivons…

Quand ton salaire, ton statut, ta réputation ou ton droit d'exercer dépendent d'une institution,

la conformité devient une stratégie de survie parfaitement compréhensible.

Voilà exactement pourquoi les systèmes n'ont pas besoin de contraindre en permanence, la plupart du temps, ils n'ont même pas besoin d'ordonner, mais seulement de définir ce qui est acceptable et ce qui ne l'est pas.

Selon Michel Foucault, un philosophe, les formes modernes de pouvoir reposent moins sur la force que sur l'intériorisation des normes. À force d'être exposés à certaines règles, nous finissons par nous surveiller nous-mêmes. Jusque-là, la sage-femme que j’étais respectait d’elle-même le cadre, sortir de la norme m’aurait placé dans une situation inconfortable.

Le pouvoir devient alors extraordinairement efficace, il n'a plus besoin d'être visible, parce que nous faisons le travail à sa place. Il est intéressant d’observer à quel point cela est vrai dans notre quotidien. C’est le cas en traversant sur les passages cloutés, en levant la main pour s’exprimer sur les bancs d’école, en remplissant notre déclaration d’impôts…le nombre d’actions que nous effectuons pour obéir est hallucinant.

 

Mais ce jour-là,

quelque chose a changé en moi, je n’avais plus peur de l’autorité parce que mon éthique était plus importante. Au point que la renier m’aurait créé plus de souffrance que tout ce que ma désobéissance allait impliquer.

J'ai accompagné une naissance en siège à domicile et j'ai enfreint une règle, mais surtout, j'ai découvert une vérité que vous pourriez trouver perturbante, cette même vérité qui moi me porte aujourd’hui :

L'autorité perd une grande partie de son pouvoir lorsque la peur ne gouverne plus nos décisions.

J'ai compris que ce qui me retenait depuis des années n'était pas uniquement la règle, mais bien la peur de ses conséquences. J’avais peur d’être jugée, d’être sanctionnée ou de perdre ma place. Quand j’ai simplement suivi mon cœur et mes valeurs, cette peur c’est effacé.

J’ai exercé mon discernement, car la question n’était pas de savoir si je devais obéir ou désobéir, mais quelles valeurs j’allais bafouer, c’était au centre de mes préoccupations.  La règle que je devais respecter entrait en conflit avec ma conscience, la conformité attendue produisait davantage de souffrance que la responsabilité.  

C’est ici que commence notre pouvoir de souveraineté.

On ne peut éviter les contraintes, ni avoir la totale liberté de faire ce que l’on veut, mais on a toujours la capacité de rester fidèle à ce que l’on estime juste quand le prix de l’obéissance devient trop couteux.

C’est la naissance qui m’a conduite vers cette question, et plus d’une fois d’ailleurs. Mais à y regarder de plus près, on peut la retrouver partout, que ce soit dans l’éducation ou les entreprises, dans la politique ou dans nos vies quotidiennes.

Pourquoi obéissons-nous ?

Peut-être parce que l'obéissance promet la sécurité, mais toute la question est de savoir ce que cette sécurité nous demande en échange.

Je n’ai pas vendu mon âme.

 

Spoiler alerte : ma désobéissance a fini par me coûter mon droit d’exercer, mais ce coût, même s’il est conséquent, ne vaut pas le respect que j’ai pour la naissance et l’humain et encore moins pour l’estime que je me porte.

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